LA GOUTTE DE RUBIS

de M. Léa Serban

Alice attendait tranquillement. Le docteur-sorcier allait lui appliquer enfin le piercing tant souhaité.

Elle voulait ce piercing. Elle l’avait toujours désiré. Elle est allée chercher elle-même l’adresse de ce docteur. Il habitait au centre de la ville. Ca ne coûtait pas cher et la petite opération ne durait que deux minutes, juste poser un piercing.

Le docteur était entre deux âges, il était là, avec ses yeux grands ouverts, de chat mâle.

Alice s’est laissée entre ses mains expertes. Elle enleva elle-même son T-shirt, expliqua au docteur où elle voulait avoir le piercing.

–En cet endroit ?

-Non, non, ce n’est pas de bon goût.

-En celui-ci ?

-Peut-être.

-Pourquoi vs voulez avoir un piercing ? le docteur hésita de l’appeler par son nom.

-Je ne sais pas.

-Les personnes qui viennent chez moi doivent le savoir.

-Hum…je ne sais pas.

Le docteur toucha la zone destinée, pour vérifier la sensibilité. Alice tressaillit. Quand on te touche la colonne vertébrale, ça fait une sensation bizarre. Le docteur lui semblait vieux. Il ne lui plaisait pas. Il avait des yeux de chat mâle.

Alice n’aimait personne. Elle ne désirait qu’un piercing en un endroit précis. Un rubis, d’une couleur d’un rouge foncé. Ca allait la protéger. Ca allait la rendre unique. La fille au piercing rouge rubis. Ce sera son piercing.

« T’as vu mon piercing ?- lui a demandé Frédérique, en 1998, cette fille belle, blonde, montréalaise. J’en suis très heureuse ! »

Alice avait regardé le piercing de Frédérique, le premier piercing vu de sa vie, posé dans le nombril. Et quelques années plus tard, six, le piercing de Kristoff, directement sur la langue .

« Putain, comment il fait lui pour embrasser ? Ma langue ira sur la sienne, mais je vais rencontrer ce bout de fer, ça me gênera… Et à chaque fois que ma langue essayera de bouger, à chaque fois je vais sentir ce bout de fer… ».

Après, Alice, n’a plus été intéressée par des piercings.

Le docteur a anesthésié la zone en frottant la peau énergiquement. Ca gênait Alice. Après, il l’a pincée.

-Aïe !

-Non, pas encore. Pourquoi vs voulez ce piercing ?

-Je ne sais pas.

Elle était venue chez lui dans un but précis. Elle désirait un piercing. Sur la porte de son cabinet c’était marqué « docteur » mais, en entrant, elle a su que c’était un sorcier. Les yeux n’étaient pas humains, mais d’un chat mâle.

Le docteur continuait d’anesthésier la zone. Alice ne ressentait plus rien. Elle ne pensait plus à rien. Elle n’attendait plus rien.

-Ca y est, a dit le docteur.

-C’est vrai ? Je n’ai rien senti !

-Oui, ça y est.

-Merci. Je peux le voir ?

-Regardez.

Alice regarda dans le miroir. Son dos de femme de trente-cinq ans était parfait. Long, beau. Aucune trace de piercing !

-Mais…mais vs avez mis où le piercing ? C’état un rubis, je vous ai montré où je voulais l’avoir.

-C’est ridicule, Alice. Votre piercing n’a aucune utilité. On ne le verra pas là. Et vous ne m’avez pas non plus donné la raison.

-Mais je le veux.

-Vs l’avez.

-Où ?

  • En vs-mêmes.

-Comment ça ?

-Il est là, dedans. En cet endroit.

Et le docteur toucha la zone.

-Je ne sens rien.

-Non, pas encore. Vs n’avez pas encore développé vos pouvoirs intérieurs.

Alice s’est laissée tomber sur le lit du docteur. Sans qu’elle veuille, le chemisier pendait ouvert. A peine articula-t-elle :

-Quels pouvoirs ?

-Vos pouvoirs de femme.

Alice ne pouvait plus respirer, ne pouvait plus parler. Le docteur n’était plus un humain et encore moins un docteur. Le cabinet lui semblait un endroit étrange. D’un coup, Alice sentit dans son dos une douleur. Elle toucha avec la main et vit sur elle une tache de sang.

-Voilà, ça commence.

-Ca commence quoi ??

  • Votre piercing.

-Vs m’avez coupée ?

-Oui, j’ai fait une incision pour l’implanter à l’intérieur.

Alice se mordit les lèvres.

-Et pourquoi ce sang ?

-C’est votre piercing.

-Je ne vs ai pas demandé un piercing sanglant !

Le docteur appliqua une compresse sur la zone et essuya le sang.

-C’est bon. Vs pouvez partir. Vs pouvez vs réjouir de votre piercing.

Alice mit la main en bas de son dos. Une douleur vive l’a faite tressaillir : « Aïe… »

-Ca fera toujours mal ?

-Oui, toute votre vie. Vous l’avez voulu.

-C’est dangereux ?

-Autant que vs.

Ses yeux de chat mâle avaient des scintillements sauvages. D’un coup Alice eut une idée folle : le docteur devait avoir lui aussi un piercing. Quelque chose les unissait et leurs yeux brillaient de lueurs de chat mâle.

Ce piercing tant désiré était là. Le piercing tant voulu, elle le sentit. Une énorme reconnaissance l’inonda et les larmes jaillirent dans ses yeux.

Le piercing bien aimé…Le rubis…

Pour un instant, le docteur devint jeune et vécut cet instant de force avec Alice. Leurs yeux de chat mâle entremêlèrent leurs lueurs. Le piercing perdit sa couleur et devint la chair d’Alice.